Une rivalité fondamentale, par Patricia Loubet

Etranger, dis-moi qui tu hais ?

Riad Sattouf publie en 2016 le premier tome de L’arabe du futur, Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984). Quatre autres volumes paraitront en l’espace de trois ans, attendus par un public qui aime son tranchant, qu’un coup de crayon simple et précis affute.

L’arabe du futur « raconte l’histoire d’un enfant blond et de sa famille dans la Lybie de Kadhafi et la Syrie d’Hafez Al-Assad [1]». Cette bande-dessinée est l’admirable fresque de l’enfance de Riad Sattouf, partagée entre la France, pays de sa mère et la Syrie, pays de son père.

Riad, enfant calme et attentif, enregistre les contrastes du monde qui l’entourent. Le premier contraste concerne deux pays : d’un côté la France d’un président socialiste, François Mitterrand et de l’autre, la mégalomanie des dictateurs du Moyen-Orient. Puis il y a le contraste du couple parental : une mère décidée mais docile, un père aimant mais fougueux et parfois imprévisible. Enfin, il y a le contraste culturel : la Bretagne traditionnelle mais insolite de sa grand-mère et la Syrie où les maisons sont inachevées et la religion très marquée.

Le petit Riad est lui-même à l’image de ces contrastes : chevelure blonde et peau dorée du Moyen-Orient.

Dans cet album, quelques vignettes illustrent sa position d’étranger au cœur de la famille paternelle.

Riad et ses parents se promènent près de Homs, le village natal de son père. Près d’un trou contenant d’insolites objets, Riad s’émerveille et d’une voix angélique interpelle ses parents, il vient d’apercevoir deux tortues. Deux enfants immobiles l’observent. Ils imitent les intonations françaises de sa langue et féminisent sa voix. Riad est vexé. Les deux enfants le suivent à distance n’ayant de cesse de le caricaturer. Le père fait comme s’il n’entendait pas. Subitement il se déchausse, se précipite sur les enfants et avec sa chaussure, leur met une sacré raclée. Riad assiste à la scène, il en éprouve un plaisir intense : « Voir ces enfants qui se moquaient de moi se faire frapper me procura un intense plaisir »[2]. Le père les insultait « Abrutis de sales arabes débiles ». L’enfant commente : « Leurs visages déformés par la peine et la souffrance me ravissaient…mais au bout d’un moment, j’ai eu une sensation bizarre. En fait, j’avais peur que ça m’arrive ».

Le plaisir exquis de voir l’autre se faire battre se meut en angoisse. Dans un transitivisme saisissant qui rappelle trait pour trait « Un enfant est battu », Riad passe du ravissement à l’angoisse. Sa double nationalité favorise l’émergence des coordonnées imaginaires qui le conduisent un instant vers une dissolution du moi : « C’est que le moi humain, c’est l’autre, et qu’au départ le sujet est plus proche de la forme de l’autre que du surgissement de sa propre tendance »[3].

Ces enfants donnent accès à cet état originel que rappelle Lacan dans le Séminaire III : « C’est dans une rivalité fondamentale, dans une lutte à mort première et essentielle, que se produit la constitution du monde humain comme tel »[4].

Alors, qui hait/est l’étranger ? Le père, qui en insultant les enfants dévoile le mépris de ses origines ? Les enfants syriens qui convoitent le désir de l’Autre ? Ou bien Riad qui l’espace d’un instant, est l’autre ?

 

Patricia Loubet

 

[1]Sattouf R., L’arabe du futur, Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984), Allary Editions, 2016.

[2]Ibid p. 95.

[3]Lacan J., Le Séminaire Livre III, Les psychoses, Editions du Seuil, Paris, 1981, p. 50.

[4]Ibid p. 51.