« Ni sol, ni sang mais érotique du temps », par Christiane Alberti

Extrait de la Cause du désir n° 100, L’èvènement, c’est pour demain!
 
Ni sol ni sang, mais érotique du temps
La volonté politique la plus déterminée est impuissante si elle fait fi des ressorts élémentaires de notre âme. Épaissir le manteau réglementaire, démonter le réseau des passeurs, agir sur les pays d’origine, etc., ne peut rien contre le «  marché secret des exils », comme Philippe La Sagna l’a si bien nommé . Ces mesures ne dissuadent en rien de se frayer un chemin. Elle n’arrêteront pas ceux qui veulent vivre une autre vie: « La vie ou plutôt la qualité de vie que l’on peut proposer à l’autre, à ses enfants, sa compagne, la place dans le monde de chacun est aujourd’hui l’objet d’un marché secret ».(1)
Le phénomène de la migration va croissant : déplacement, mobilité et labilité sont des symptômes caractéristiques d’une époque. Le sujet à la dérive, là où l’agir a pris le pas sur l’être, est occupé à se déplacer à la recherche d’une cause. Pour la psychanalyse, un sujet n’a pas d’autre identité que celle du désir qui l’oriente. Cette identité par le désir n’est pas réductible à des identités données, celles du sol, celle des ancêtres… Aucun nom, aucune nationalité ne saurait épuiser cet être de désir. Or ni le sol, ni le sang n’agissent. Ils ne sont rien en regard d’un choix inaliénable de chaque jour qui se compose avec le temps, l’érotique du temps. 
La valeur d’une existence : sur le chemin, la pierre
Demography is not destiny, dit-on outre- Atlantique pour marquer la marge de manœuvre des politiques. Or, dans cette sphère de l’existence, la résultante de choix individuels reste absolument incalculable. Je dirai incalculable, car le déplacement de populations concerne essentiellement des corps parlants.
Jacques-Alain Miller a fait résonner pour nous cette actualité, en l’éclairant d’un faisceau structural. (2) Les êtres parlants se mettent en mouvement car leur jouissance est de structure refusée, ce qui veut dire déplacée: la jouissance doit être refusée pour être atteinte sur le plan symbolique, c’est ce que Lacan appelle la loi du désir.
Le déplacement percute le corps des êtres parlants. Pas seulement parce qu’il porte au grand jour la brièveté de la vie ou la solitude fondamentale, mais parce qu’il révèle la charge secrète du corps. Et pas seulement sa charge mortelle. Comme si le corps retrouvait sa position juste.
Pour Lacan, l’histoire elle-même est une fuite « dont  ne se racontent que des exodes (…). Ne participent à l’histoire que les déportés : puisque l’homme un corps, c’est par le corps qu’on l’a. Envers de l’habeas corpus »(3). Pour avoir une histoire, il faut bouger, s’arracher à des signifiants natifs, là où l’histoire prend le pas sur l’ethnographie. Même en restant sur place, les signifiants ne nous retiennent pas, ni ne suffisent à asseoir notre existence. L’histoire est celle de la jouissance qui se déplace et elle ne raconte que ça, soit des exodes. L’être est toujours agité par une jouissance qu’il ne comprend pas. Celle-ci ne nous décerne aucun être, mais, bloc chu d’un désastre obscur, elle fait le fondement de notre existence. Sans répondant dans le savoir, sans possibilité d’arrimage à une identification. On est… rien du tout, on n’a qu’un corps.
Pourquoi l’envers de l’habeas corpus? On Interprète l’habeas corpus comme l’énoncé latin d’un droit fondamental à disposer de son corps, « sois maître de ton corps », adressé au prisonnier. Or c’est par cette formule que commence l’ordre : habeas corpus ad subjiciendum, qui signifie littéralement : « que tu aies le corps pour le soumettre », qui s’adresse au geôlier. Lacan très ironique joue de la langue. Tu as un corps/c’est par ton corps que je t’aurai.
Le processus du déplacement fait surgir un terme incommensurable avec le reste des données : ce plus énigmatique du plus-de-jouir, qui est en un sens calculable dans l’« économie », mais incalculable au regard de la jouissance.
Il suppose que l’immigré sacrifie une partie de son identité, son pays, sa famille, son histoire parfois, pour survivre, mais cela n’abolit pas le plus-de- jouir dans l’affaire. Il ne peut pas être aboli, pas plus que le hasard.
En somme, le déplacement des êtres parlants, congruent avec le mouvement de la vie, n’est concevable que si l’on ajoute un élément supplémentaire, incomparable aux symboles, aux images : ce que Lacan appelle l’objet , soit un objet supplémentaire, « la pierre qu’il y a sur tout chemin ». « C’est la pierre de Zénon qui empêche tout être qui se meut d’arriver à son but, et même de quitter son point de départ. » (4) Quels que soient le trajet, le pays, le moment, on rencontre en chemin une pierre. Impossible de partir. Impossible d’arriver.
Dans l’analyse, le chemin est celui de la parole. S’y éprouve le changement qui s’opère sur le sujet lui-même, lorsqu’il se déplace et s’éloigne de la répétition. Tenter de traverser l’histoire, de « passer au travers » à la manière de Pierre Boulez qui entendait de la sorte rencontrer les œuvres : faire en sorte que rien ne soit fixé, ni le passé, ni le futur. 
1 La Sagna Ph., «  Le marché secret des exils », EuroFédération de Psychanalyse, 24 janvier 2018, disponible sur le site forumeuropeoroma.com
2 Cf. Miller J.-A., «  Enfants violents », in Après l’enfance, Paris,  Navarrin, 2017, p. 198-199.
3 Lacan J., «  Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 568
4 Cf. Miller J.-A., L’os d’une cure, VIII ième Rencontre brésilienne du Champ freudien ( 1998), Paris, Navarrin, 2018, p. 14-16.