Eros et Thanatos, par Santiago Castellanos

Santiago Castellanos (psychanalyste à Madrid, membre et ancien président de l’ELP, membre de l’AMP, AE 2013-2016) Texte exclusif pour la rubrique Lacan et le collectif, du Blog Week-end Lacan.

La crise, la chute des idéaux et des valeurs qui ordonnaient le lien social ont été substitués par de nouveaux discours dans lesquels les identifications et les nouvelles identités promeuvent le racisme et la ségrégation, l’isolationnisme et le nationalisme, la haine de « l’étranger » ou du différent.

De l’expérience clinique du psychanalyste nous apprenons que la tension entre Éros et Thanatos, propre à la condition humaine, est déterminée par les désirs inconscients qui se situent du côté de la vie mais aussi du côté de la haine et de l’autodestruction.

Dans le dernier paragraphe de « Das Unbehagen in der Kultur » (1929) (selon les traductions : Malaise dans la civilisation ou Le malaise dans la culture) Freud pose une question, il dit : « La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’auto-anéantissement. (…) Les hommes sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la nature qu’avec l’aide de ces dernières il leur est facile de s’exterminer les uns les autres jusqu’au dernier. (…) Et maintenant il faut s’attendre à ce que l’autre des deux “puissances célestes”, l’Éros éternel, fasse un effort pour s’affirmer dans le combat contre son adversaire tout aussi immortel. » (1)

Deux ans plus tard, lorsqu’il publia sa seconde édition du livre en 1931, le parti nazi d’Hitler venait d’obtenir une surprenante victoire au Reichstag, avec laquelle il est passé de 12 à 107 députés. Freud ajoute alors une question à son texte : « Mais qui peut présumer du succès et de l’issue? » (2)

C’est cette question que nous sommes en train de nous poser. L’issue n’est pas écrite, mais il devient nécessaire de prendre position éthique en rapport avec cela. Le discours analytique a, suivant cette perspective, un caractère subversif car il s’oriente de l’éthique qui défend le sujet et la civilisation face aux dérives mortifères et autoritaires qui peuvent nous conduire vers le pire. Voilà notre apport à la politique et à l’état des choses, même si nous ne sommes pas toujours porteurs de bonnes nouvelles.

 

Traduction de l’espagnol par Eduardo Scarone

 

 (1)  Freud, S., « Le malaise dans la culture », Quadrige/PUF, Paris, 1995, p.89

  (2) idem.