A propos du titre « Etranger, dis-moi qui tu hais », par Manon Bienvenu

La lecture de cet intitulé soulève demblée une question : pourquoi accoler de cette manière, la haine à la thématique de l’étranger ? Est-ce que cette formulation cherche à souligner les inquiétudes qui traversent notre société devant larrivée des étrangers ? Ces inquiétudes sont-elles pétries de la crainte des intentions inconnues et peut être mauvaises des étrangers ?

Grâce à la référence littéraire qui précise le titre ainsi quune conversation éclairante, dautres lectures se sont dégagées : comment chaque sujet fait-il avec la haine de lautre ? Dans quelle mesure cette haine est-elle projection dune haine de soi ?  

Dans ma pratique en Maison dEnfants à Caractère Social, je suis amenée depuis quelques années à rencontrer des jeunes adolescents et adultes dits MNA, à savoir des étrangers Mineur Non Accompagnés. Ils sont en effet « enfants seuls » avant que d’être étrangers !  Cet acronyme est venu remplacer celui de MIE : Mineur Isolé Etranger. La nomination actuelle concentre donc le sens sur la situation dexil en France, sans famille, plutôt que sur le statut d’étranger. 

Pour autant, la dimension de l’étranger est bien présente et parfois au premier plan. Chaque jeune rencontré ma témoigné à sa manière, des questions que posaient sa condition d’étranger. La question du regard de lautre revient toujours : de laccueil bienveillant au rejet parfois rencontré. Mais, concernant la haine de soi derrière celle prétendue de lautre, un cas en particulier me revient.

M est originaire dun pays dEurope de lest quil dit avoir quitté volontairement pour fuir un père qualifié de violent avec lequel il est en conflit. Il précise que dans son pays, et son père le lui rappelle régulièrement, ce sont les pères qui ont droit de vie ou de mort sur leurs enfants. M fuit sa famille et son pays qui permet cette barbarie. Il les déteste sauf quelques femmes dont une grand-mère. Son vœu le plus cher est de sintégrer en France de manière à gommer toute trace de son origine. A son arrivée, il ne parle pas français ; il apprend courageusement la langue, non sans difficultés. Mais son accent dévoile ses origines étrangères. Il en est très affecté, il ne le supporte pas ! Il voudrait que lon ne puisse rien entendre de sa langue maternelle, seul cet accent en est le témoin. La langue étrangère, celle du pays daccueil, lui assure une intégration mais elle contient le signe de son exil et lexclut. 

Ensemble, nous essaierons dapaiser cette exigence radicale en repérant et nommant des références identitaires culturelles quil utilise pour organiser sa vie un ex Peu à peu il construit une place à son pays autrement que dans la référence négative. Une place à la différence devient possible. Les exigences de M vis-à-vis de lui-même et des autres sassouplissent. Son intransigeance ne sévit plus.